Gille Touré : le Génie, par Vincent toh bi irie

Gille Touré

Le psy regarde le jeune garçon avec une attention bizarre.  A la première rencontre, il lui avait donné une feuille : « Tiens, fais un dessin que tu veux ». Et voilà Gilles Roland Toure en train de faire des croquis de mode , ce pourquoi sa mère, inquiète, l’avait justement amené chez ce psychologue.  

Se tournant vers la mère, le psychologue lui dit : « Madame, on ne peut plus rien faire pour votre enfant-là ».

Gilles Roland Toure est alors en 4ème au prestigieux Lycée Jean Mermoz de Cocody. Son professeur le  surprend un jour pendant le cours  de Mathématiques en train de faire des croquis de mode. Il fouille  le cartable de l’élève et découvre beaucoup d’autres croquis de mode . Il ne comprend pas. 

Il  récupère tous les croquis et pour humilier cet élève trop distrait, il affiche tous les croquis de Gilles Roland Toure au tableau de la classe. 

La nouvelle fait le tour du Lycée : « Gilles Roland dessine pendant le cours de Maths ». Les moqueries et les railleries fusent.

Les nouvelles parviennent vite aux oreilles de sa mère, Aya Virginie. Elle aussi avait remarqué à la maison que son fils passait du temps à faire des croquis de mode et cela l’inquiétait. 

Elle en parle discrètement à son enourage qui lui conseille d’aller voir un excellent psychologue du côté ….d’Attécoubé. Un enfant du Lycée Français Mermoz chez un Psycholoque à Attécoubé, un quartier où pas grand monde ne sait ce qu’est un psychologue.

Maman Virginie veut délivrer son fils des démons du dessin et de sa fascination pour la mode chez ce psychologue.  Elle veut un grand dessein professionnel pour son garçon, 

Au bout de 3 séances ennuyeuses, les relations se gâtent entre Gilles Roland Touré et le psy. Le jeune Gilles hait cet homme qui lui pose trop de questions embarrassantes. Le psychologue n’apprécie pas ce jeune homme rebelle. 

Gilles arrête de se faire consulter, il est convaincu qu’il n’est pas malade.

Tout est parti d’un jour d’ennui. Gilles est à la maison. Son attention est attirée par un magazine bien coté à l’époque, « Amina », spécialisé dans la mode. 

Il feuillette les pages de ce magazine et tombe sur l’image d’une belle femme en grande tenue de mode. Il est sublimé, subjugué, hypnotisé par sa beauté et par la tenue. Immédiatement, il s’essaie au croquis de cette femme. Ce premier croquis de sa vie, il le conserve encore aujourd’hui précieusement. C’est le départ de sa folie.

Gilles Roland Touré naît le 04 Octobre 1972 à Treichville, à Arras dans une maternité publique, Sa mère vit à Arras chez sa mère à elle et des cousines. Elle est Etudiante. Elle fait un BTS Secrétariat.  

Gilles naît un an avant que son père et sa mère ne se marient. Ils s’installeront ensuite à la Cité Fairmont à Attécoubé, une belle et coquette cité à l’époque.  La famille s’agrandira un peu plus tard et les enfants seront 8. Gilles est le premier.

Son Père, Touré Maurice, est Ingénieur-Statisticien, Cadre à la SOTRA (Société des Transports Abidjanais).

Dès ses premières années, Gilles est élevé par sa grand-mère, très maternelle. Il se dit généralement que les enfants élevés par leur grand-mère sont méticuleux, propres, soignés et organisés. Cela semblera se confirmer dans le cas de Gilles plus tard.

Il grandit à la Cité Fairmont jusqu’au CM1. Il fait l’Ecole Primaire à l’Ecole des Petits de Treichville, une Ecole Française pour des familles aisées.  

Tous les matins, la splendide R4 aux couleurs de la SOTRA le dépose, lui et ses 4 frères à Treichville. Son père est cadre à la SOTRA. On le dépose donc dans une R4 aux couleurs blanche et verte de la SOTRA, avec ses 4 frères.

Gilles est un enfant choyé. Il part dans une bonne école où ils sont à 25 par classe sur de jolis bancs coloriés. Quand il part à l’école, il a dans un bel emballage son petit déjeuner de récréation et son goûter. 

Mais le petit garçon n’est pas très sociable, peut-être parce qu’il est timide. Il est dans son coin, ne joue pas avec les autres enfants dans la cour de récréation. Son passe-temps favori pendant les heures creuses, c’est le petit zoo, au fond de la cour. Il y a des paons, des ratons laveurs, des singes, des lapins avec lesquels il va jouer.  

Comme tout enfant renfermé, il subit des brimades, de la part des plus grands, notamment de son voisin de classe Yacine, qui ne manque aucune occasion pour exercer son autorité de la plus brutale des façons. Heureusement, il y a son amie complice, Patricia Aman, une jeune métisse toujours à ses côtés. 
La Directrice de l’école, comme c’est souvent le cas, n’est pas toujours au courant de ces brimades entre enfants.

Malgré tout, Gilles Roland Toure est toujours classé parmi les 5 premiers de la classe. C’est un enfant choyé. Il passe toutes ses vacances en Frances chaque année, à Aulnay-sous-Bois, chez une amie de sa mère qui travaille au bureau EECI (Energie Electrique de Côte d’Ivoire) de Paris. 

La condition posée par les parents avant que le garçon n’aille en France était qu’il passe lui et ses frères au moins deux semaines de vacances au village à Katiola, notamment dans le village de Dembe-kaha.

Son grand-père y est vétérinaire et possède des champs d’anacarde. Là-bas, il n’y a pas d’animaux. Mais le chien de son grand-père appelé « Tout-Passe », un nom commun de chiens à l’époque, lui tient compagnie.

A Aulnay-sous-Bois en France, Gilles sort peu. Il circule dans quelques quartiers de Paris en métro, pour ensuite raconter ses aventures à ses amis au retour de vacances.

Après les vacances de CM1, Gilles revient à Abidjan et est inscrit dans une nouvelle école au CM2. C’est l’Ecole EECI, à quelques mètres du Stade Champroux. La mère de Gilles avait remarqué que ses garçons devenaient trop « Blancs ». Elle veut une éducation à l’africaine, pour, dit-elle, les « acclimater ». Elle les inscrit à l’Ecole EECI, qui vient d’ouvrir ses portes. 

Les enfants y sont enseignés à la dure. On les bat correctement chaque fois que nécessaire. Et l’un de ses enseignants, Raymond Ahipa, adore le corriger en frappant avec la règle en bois sur les doigts.

Alors qu’à L’Ecole Française les Petits, il avait son goûter, son yaourt, ses croissants,  ses pommes et ses fruits, il doit se résoudre dans sa nouvelle école EECI à manger « pain-condiments » (un sandwich de fourre-tout), frigolo, gnamakoudji, tomidji servis dans des sachets, en plus et les incontournables « boflotos ». 

Il a de nouveaux amis, de petits Ivoiriens bruyants et têtus avec lesquels il fait la corvée les jours de punition : balayer la cour et s’occuper des poulaillers. 

N’en pouvant plus de ces corvées dans les poulaillers de l’Ecole, il demande à ses parents, qui le lui accordent, des gants et des bottes. Mais le Maître refuse qu’il utilise ces équipements; il fera la corvée dans les mêmes conditions que les autres enfants, c’est-à-dire les mains et les pieds nus.

Toute cette vie à la dure est nouvelle pour ce petit garçon. Le CM2 est pénible. Mais Gilles s’en sort toujours bien en Mathématiques et en Français. Il est bien également en récitation de poésie et en chant.

A la fin de l’année, Gilles obtient le CEPE et l’Entrée en 6ème . Il est inscrit dans une Ecole Française, le Lycée Mermoz, à Cocody. Il y retrouve ses amis bourgeois de l’Ecole des Petits. L’ambiance est meilleure.

En 5ème, sa famille part de la Cité Fairmont et s’installe dans la Cité des Cadres de la SOTRA, à Yopougon Andokoi, un quartier chaud. Ses frères vont jouer au football tous les jours. Mais Gilles reste casanier. Il se contente de regarder les concerts du groupe Antillais Kassav à la télé et danse seul  devant le petit écran.
 
De la 6ème à la 3ème , Gilles fait un parcours sans faute. C’est dans ce parcours qu’en 4ème , il est surpris en train de faire des croquis . 

En cachette, il a aussi acheté une poupée Barbie qu’il habille.
Quand tout est dévoilé au grand jour par son professeur de Mathématiques et après la cure ratée chez le grand psychologue d’Attécoubé, Gilles assume sa passion naissante pour la mode. Il sent que c’est son chemin de vie. 

Il admire Chris Seydou, Loulou Gotry (Louis Nguessan), un jeu Ivoirien fraîchement revenu de France. Il y a aussi les grands noms qui le fascinent, Gisèle Gomez, Alphadi.

Un jour, il prétexte une révision à l’école et arrange une manigance avec le chauffeur. En fait de révision, il n’en était rien. Gilles ne veut pas rater ce grand événement qui a lieu ce jour au Centre Culturel Français. Et il ne peut pas non plus en parler à ses parents. Le grand Paco Rabanne est de passage à Abidjan et fait une présentation. 

Absorbé par cet événement, il ne voit pas passer le temps et arrive tard à la maison. Ses parents doivent subir sa passion pour la mode.

Après la 3ème, il part en Seconde AB. Entre-temps, ses notes commencent à baisser en Mathématiques. Il part en Première B, puis en Terminale B. Il continue ses croquis et a parallèlement évolué dans la mode à l’école. 

Il fait faire les défilés de mode avec ses amis Eric Koua et South Armand, choisit ses mannequins parmi les élèves.

En Terminale, sa Professeure d’Economie, Mme Padovani, l’encourage. Dans la foulée, il fait la connaissance d’une grande dame de la télé, Géneviève Waney, à un bal de fin d’année. Elle l’encourage aussi.

Il fait ses croquis et les fait coudre  par les petits tailleurs du quartier à Yopugon. Il les paie à 500 frs. Souvent, ils le font gratuitement pour lui. Il achète les tissus à Adjamé Marché. Il prend des tissus blancs et bleus, à bas prix. A force de chercher les tissus à bas prix, il confond un jour une doublure de veste et un tissu.

Ses amis se prêtent au jeu d’être mannequins. Ils font des répétitions à la piscine du Lycée Mermoz. Gilles leur apprend à marcher sur le T.

En 1990, Gilles passse avec succès le Bac B. Il veut aller poursuivre ses études en France. Mais toute la famille s’y oppose. Tout le monde sait que poursuivre les études est juste un prétexte et que Gilles veut s’éloigner de ses parents pour se consacrer totalement à la mode. Les parents ne sont pas dupes, ils font bloc contre cette aventure. 

Gilles devient rebelle mais ne peut pas outrepasser l’autorité de ses parents.
Pour les contenter, il rentre en Sciences Economiques à l’Université d’Abidjan, une filière qui n’a rien à voir avec sa vie et ses émotions professionnelles futures. 

Il fait une Licence en Sciences Economiques.
Parallèlement à ses cours de Sciences Economiques, Gilles donne des cours de dessins à Adjamé dans une école appelée Ecole Marillac à Williamsville, une école de couture. Il donne des cours là-bas jusqu’à la Licence.

Après la Licence, les parents devenus plus compréhensifs, commencent à comprendre que leur fils est fait pour la haute couture. Depuis l’épisode du grand psychologue d’Attecoube, le père Touré n’avait pas  eu d’inquiétude pour une carrière de son fils dans la mode, mais la mère est encore sceptique. 

Les choses s’arrangent après la Licence et Gilles part dans une Université Parisienne, l’Université des Arts, Maquette Juxtaposition Modèle (MJM), à Métro République. 

Avec l’avis de ses parents, il choisit le Département de Style.
Entre-temps, il maintient sa visibilité à Abidjan pendant qu’il poursuit les études de Style à Paris. 

Avec les défilés auxquels il avait participé, ses activités dans le monde de la mode, ses interviews dans la presse ivoirienne, il était devenu une petite star. Tout le monde est curieux de savoir qui est ce jeune homme, tout petit, qui fascine déjà. 

Gilles est à Paris mais publie des croquis et donne des nouvelles dans les journaux et magazines, dont « Soir Info », « Femme d’Afrique ». Il fait des interviews radios avec la grande Marie Catherine Koissy (à Fréquence 2). Il est une curiosité. Tout le monde veut le voir. Tout le monde veut l’interviewer.

Quand il arrive à Paris, il montre ses interviews, ses croquis pour séduire son école et ses professeurs. Il se croyait professionnel dans le petit milieu d’Abidjan. Mais il s’entend dire que ses croquis ne valent rien et qu’il lui faut repartir à zéro.  

Le système français prend en compte certains acquis. Comme il est déjà dans la mode, on l’exempte du tronc commun et il va directement et exceptionnellement en Première Année de Style, quitte à reprendre cette année si ça ne marchait pas. 

Gilles Roland ne peut pas accepter une humiliation qui remettrait en cause toute sa carrière dans la mode.  Il oublie ses lauriers d’Abidjan et travaille sur ses nouveaux cours comme un forcené. 

Il est admis en Deuxième Année et sort Major de sa Promotion, talonné par une Japonaise.

Un jour, il rencontre une autre géante de la mode, Kimi Khan, dans le métro et se présente à elle. Elle l’invite à la veillée de Chris Seydou, décédé entre-temps. 

Là-bas, il rencontre Paco Rabanne. Elle le présente et Gilles intègre l’écurie de Paco Rabanne quelques jours plus tard.
Après 6 mois, il quitte l’écurie.

A la fin de ses études de Style, il est mis en stage dans la marque française « 1 2 3 ». Son Directeur de Stage s’appelle Pétra, une Norvégienne. La marque prépare une collection d’inspiration africaine et voit en Gilles une bonne opportunité. 

Gilles commence à rêver.
Mais il a les pieds sur terre et continue à faire des vêtements pour « Femmes d’Afrique » à Abidjan. Il maintient sa visibilité et n’a qu’un seul objectif : revenir à Abidjan pour se consacrer à son art.
Pourtant, il est fortement sollicité à Paris. 
Ses talents font parler d’eux. Il a le privilège de faire des shootings au Musée du Louvre.

Un jour, Gilles découvre une annonce de recrutement sur un journal, « Le Journal du Textile ». Woodin  cherche un styliste. Il répond à l’annonce. Woodin l’invite à venir à Abidjan pour un entretien.
Des proches l’en dissuadent. Comment aller dans la jungle d’Abidjan quand tout à Paris le promet à un bel avenir ?

Gilles a fini en Juin 1996. Il  a fait des défilés et intègre des entreprises de renom. En Septembre, il a cette proposition de Woodin à Abidjan. 

L’interview se passe très bien. Gilles est recruté et le cache à ses parents.
Il était venu pour quelques jours, sous prétexte de vacances, mais il est encore là. 

Au bout de 6 semaines, Patrick Liversain, Sous-Directeur à Uniwax, informe enfin les parents de Gilles qu’il travaille  avec eux.

Quand Gilles retourne à Paris prendre tous ses bagages pour revenir s’installer à Abidjan, ses amis sont surpris et déçus d’un tel choix. Mais, Gilles, Chrétien Catholique, Baptisé et Confirmé est devenu très rebelle loin d’Abidjan. Il fera de sa vie ce que lui voudra et ne se laissera pas lié par des décisions ou avis extérieurs.

Gilles rentre et pourtant, il est encore sous contrat chez « 1 2 3 ».

Quelque temps après son arrivée, Gilles Touré va voir une icône de la mode africaine, Pathé’O, pour apprendre, pour se mettre sous couvert, pour s’allier et pour lui présenter ses modèles. 

Il lui propose de faire une joint-venture pour Miss Côte d’Ivoire 1996.
En bon Mentor et Père, Pathé’O lui dit : « On fera mieux qu’un partenariat. Tu as de l’avenir et tu as la capacité. Je te propose de faire ce grand défilé seul afin que le grand public découvre tes talents ».  

Ce genre d’opportunité qui n’arrive qu’une seule fois dans une vie et que n’offrent que des gens pétris de sagesse.

A la Finale de Miss Côte d’Ivoire 1996 alors gérée par Mamadou Ben Soumahoro, un monument de la Télévision ivoirienne. Gilles Touré habille les Miss et fait un grand défilé qui marquera les téléspectateurs. Il éblouit la Côte d’Ivoire. 

Gilles Touré est né, la marque, le style et l’empreinte.
Deux mois plus tard, par un hasard, il rencontre Madame Marie-Thérèse Houphouët-Boigny dans les locaux de  Woodin. Elle l’invite au Bahamas où elle vit. Elle lui demande de venir maintenant pour y présenter ses modèles. 

Quelques jours plus tard, les mannequins de Gilles sont sur un T au Bahamas devant de nombreuses stars américaines dont Denzel Washington. C’est la collection « Sikati ». 

Gilles a l’opportunité de rester aux Etats-Unis, mais il rentre au pays 3 semaines plus tard.

Après Miss Côte d’Ivoire 1996 et ce voyage aux Bahamas, la carrière de Gilles décolle.
 
Il crée son propre label de son nom « Gilles Roland ».  Mais son père trouve ce nom trop occidentalisé  et propose « Gilles Touré » pour rester attaché à ses racines africaines et celles de …Katiola. Il est convaincu par cette proposition de son père et crée le label « Gilles Touré », qui fait la Haute Couture et surtout aujourd’hui le prêt-à-porter. 

La marque emploie 50 personnes, vend des sacs, des chaussures, des chemises « Gilles Touré ». Elle dispose d’une boutique spécialisée sur le Boulevard Latrille, à Abidjan .

Gilles a formé une trentaine de jeunes créateurs, comme il adore former. Il s’implique dans des actes de charité et de soutien social discrets. 

Gilles est un homme précieux, épanoui et heureux, qui travaille tous les jours et tard la nuit pour sortir de grandes créations de modes .

Jeune, Gilles Touré te dit : n’écoute pas les railleries et les moqueries quand tu as la conviction que tes choix professionnels  te rendront heureux. L’appel de ton cœur est la seule raison de ton âme.

Vincent toh bi irie

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